Roch Hachana: Renouer avec notre Humanité Perdue

Roch Hachana: Renouer avec notre Humanité Perdue

“Mets donc à leur compte crime sur crime; qu’ils ne soient point admis à se justifier devant toi!  Qu’ils soient effacés du livre des vivants, et que parmi les justes ils ne soient point inscrits !” (Psaume 69:28-29)

 Ce psaume écrit dans les années 500 avant notre ère pendant la période de l’exil du peuple d’Israël à Babylone, nous présente de manière anachronique un roi David contrit de ses fautes. Un roi qui incarne symboliquement dans les versets du psaume tout un peuple conscient de comment la corruption morale et spirituelle personnelle et collective peut conduire à la destruction de toute une société, destruction qui dans notre histoire se matérialise par la dévastation de Jérusalem et de son Temple et par l’exil à Babylone.

Un psaume qui, quelque 1000 ans plus tard, sera utilisé par les rabbins du Talmud pour contenir l’image d’un Dieu qui garde la trace de nos actions dans trois livres. La tradition rabbinique nous enseigne que trois livres sont écrits à Roch Hachana. Dans un livre les noms des justes sont enregistrés et dans un autre livre les noms des méchants. Dans un troisième livre, jusqu’au jour de Yom Kippour, sont écrits les noms de ceux dont les actions ne sont ni totalement bonnes ni totalement mauvaises.

Aujourd’hui, jour de Roch Hachana, nous prions pour que nos noms soient inscrits dans le livre de la vie… et pour qu’il en soit ainsi nous entamons une période spécialement dédiée à la techouva, un mot que l’on traduit généralement par repentir mais qui est en fait un concept cela va bien au-delà.

Techouva c’est revenir, le retour à un lieu d’abord d’où nous n’aurions jamais dû partir, mais retourner vers où ? Peut-être que ces versets individuels du Psaume 69 peuvent nous aider à découvrir une partie du sens profond de techouva :

Viens à mon aide, oh seigneur, pourquoi suis-je ici plongé dans la boue la plus profonde et il n’y a aucun endroit où je peux mettre mes pieds ? … Je suis fatigué de pleurer tellement ma gorge est enflée et mes yeux sont ternes d’attendre l’aide de mon seigneur… Mes oppresseurs sont puissants, ceux qui agissent avec haine sont puissants… C’est grâce à vous que j’ai enduré les insultes qui couvrent mon visage… Je suis devenu un étranger pour mes frères, un étranger aux enfants de ma mère… J’élève ma prière vers toi, Dieu éternel de bonté infinie… Ne laisse pas la violence me couler, Sauve-moi ! Rapproche mon âme de toi et sauve-la !…

L’affront a brisé mon cœur ; et je suis plein d’angoisse : je m’attendais à ce que certains aient pitié d’eux, mais personne ne l’a fait ; J’ai cherché quelqu’un pour me consoler, mais je n’ai trouvé personne… Qu’ils n’entrent pas dans ta justice. Qu’ils soient effacés du livre des vivants, et non inscrits avec les justes… Je célébrerai des chants d’action de grâces avec mon Dieu, car Dieu viendra au secours de Sion et restaurera les villes de Juda.

 Un traumatisme profond, une douleur déchirante transperce le cœur du psalmiste comme un poignard. La destruction a détruit tout ce qui avait été construit avec tant d’amour, la ville d’or, la demeure de la présence divine. Nos ennemis se sont emparés de nos villes : ils nous ont humiliés et ont emporté tout ce que nous aimions. Notre âme pleure la destruction totale et crie au ciel du fait de la douleur d’un peuple qui pleure son Dieu à cause de la destruction de la ville sainte.

Le psaume parle de David, bien qu’il n’ait jamais connu une catastrophe aussi douloureuse. David représente dans ce psaume le cri désespéré de tout le peuple juif qui élève sa voix brisée vers le ciel parce qu’il a tout perdu et s’est exilé loin de la maison qu’il aime sur les terres de Babylone :

Des profondeurs vers toi je crie Seigneur, sauve-moi ! Je suis enfoncé dans la boue la plus profonde et il n’y a aucun endroit où je peux mettre mes pieds. Je suis fatigué… épuisé. Je suis un étranger même pour mes frères. Du fond des profondeurs je crie vers toi Sauve-moi !

Ce psaume est un cri pour faire techouva, mais où voulons-nous retourner, où faisons-nous techouva ? Vers Jérusalem, la ville des deux paix, la ville de la paix absolue. Mais cette techouva à Jérusalem n’est pas simplement un retour à un lieu géographique. Il ne s’agit pas de quitter l’exil babylonien et de retourner en terre d’Israël. Nos sages nous enseignent que l’origine de cet exil ne réside pas dans le fait qu’une puissance étrangère a envahi la terre de nos ancêtres, détruit notre ville et nous a emmenés déportés à Babel. Il n’y a pas d’ennemi étranger plus puissant que l’ennemi que nous avons en nous. C’est l’origine de notre exil : l’ennemi intérieur.

Il ne s’agit pas de l’autre. Nous n’avons personne à blâmer, l’origine de cet exil comme nous l’enseigne notre sagesse ancestrale juive était dans le manque de fidélité de la part du peuple juif aux valeurs de la Torah, valeurs qui ont fait une pierre dans la ville de La paix, les valeurs qui ont construit la ville de Jérusalem. Le retour à Jérusalem n’est pas un retour physique, c’est un retour à un foyer spirituel, c’est le retour à la Torah.

Pour commencer le retour, la techouva complète dont nous avons besoin pour nous connecter avec le sentiment du psalmiste qui s’écrie : « venez à mon aide Seigneur car je suis ici plongé dans la boue la plus profonde ! » Nos sages nous invitent à nous sentir comme de la boue. L’homme a été créé à partir de la terre, min-hadama, il a été moulé dans la boue de la poussière malaxée.

Nous sommes comme un pot en argile, nous devons nous sentir comme un pot en argile fêlé qu’il faut remettre dans les mains du potier pour être réparé. Nous devons reconnaître que nous sommes faits d’argile, tout comme ce vase, et que nous sommes brisés, c’est-à-dire que nous sommes imparfaits. Notre âme est un vaisseau brisé. Lorsque nous reconnaissons notre imperfection, notre limitation, nous pouvons commencer notre propre réparation, commencer à parcourir un chemin qui nous amène à être un peu mieux : notre chemin vers la techouva : notre chemin vers la ville de la paix, la Jérusalem du cœur.

 

Pour commencer le chemin du retour, nous devons nous sentir boueux. La boue est humble. Nous n’allons nulle part si nous croyons que nous sommes de l’or et de l’argent. D’or et d’argent sont les idoles. Nous n’allons retourner à aucun endroit si nous n’amorçons pas auparavant un retour sur notre propre humanité et notre humanité est la boue. La beauté de l’argile n’est pas dans la matière elle-même, mais dans ce que le potier parvient à construire. À partir de quelque chose d’humble, le potier crée quelque chose de beau et de précieux. Sentir la boue dans les mains d’un potier, c’est-à-dire se reconnecter avec l’humble terre-adama, qu’un jour nous étions, adama-terre-humanité, alors seulement pourrons-nous nous reconnecter, nous sentir comme une terre qui est arrosée par la Source de toute vie.

 

L’humilité est la vérité et la vérité est que nous ne devrions pas avoir peur de nos limites. Ce processus de techouva consiste à renouer avec notre humanité boueuse, un processus profondément libérateur. La techouva à laquelle le psaume nous invite est le processus de retour pour retrouver notre liberté sur la base d’une reconnexion avec notre humanité, qui à son tour passe par la reconnaissance que que nous avons des défauts et des limites et que tout nous vient du Créateur.

 

Rosh Hashana célèbre la création de l’humanité, donc le retour que nous commençons ce jour-là et qui culmine avec Yom Kippour consiste à renouer avec notre humanité, apprendre à nous accepter et à nous pardonner. C’est ainsi que nous pouvons renouer avec cet adama-la terre de notre humanité et réparer les blessures-fissures dans nos cœurs. Nous ne devons pas être tristes en renouant avec notre humanité limitée et imparfaite. La mélancolie est typique des fiers et des arrogants.

Nous devrions plutôt nous réjouir de découvrir notre humanité enracinée dans la terre, dans l’adama, car ce n’est qu’à ce moment-là que nous pouvons nous remettre entre les mains du potier divin et ce n’est qu’à ce moment-là que notre cœur peut être guéri de tant de douleur et ainsi commencer le retour à Jérusalem. Mais même si un jour tu es triste, ne sois pas trop dur avec toi-même, pardonne-toi, donne-toi la possibilité de pleurer ta douleur en étant conscient que la tristesse peut tourner sur le chemin de la joie, car quand on touche le fond, quand on touche l’argile la plus profonde, à ce moment-là nous pouvons crier comme le psalmiste : rapproche mon âme de toi, sauve-moi !

 

Rosh Hashana célèbre la création de l’humanité en ouvrant les portes pour revenir à ce point de départ où le Créateur a pris un peu de terre de boue humide et a façonné le premier être humain. C’est une invitation à renouer avec notre humanité, avec nous-mêmes. Dieu n’est pas au sommet d’une montagne, mais Il est en nous. Roch Hachana est le chemin du retour à la maison, à la maison intérieure, à la Jérusalem du cœur. Le prix est très abordable, il ne s’agit que de ressentir terre-adama-humanité et de crier : « Des profondeurs, vers toi je pleure Seigneur, entends ma voix ! » (Psaume 130)

Rabbin Haim Casas

Maison du Judaïsme Libéral de Toulouse 

La Sinagoga Abierta

https://www.mjltoulouse.com/

 

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