La Amida, un moment de pleine vie.

Nous aimerions partager avec vous tous le texte que nous avons étudié dans notre dernier cours sur la valeur de la prière. Le texte fait partie du livre: Introduction à la prière juive par Adin Steinsaltz & Josy Eisenberg. Éditions Albin Michel, 2011

Le livre est un magnifique dialogue entre le rabbin Adin Steinsaltz et Josy Eisenberg. Dans ce dialogue, ils plongent tous les deux dans la spiritualité de la prière par excellence: La Amida.

JE: La Amida porte plusieurs noms et surnoms: les quatre plus en usage, comme dit précédemment, sont Amida (prière debout), Tefila (prière), Chemone Esré (les dix-huit bénédictions) et Bakacha (supplication).

On l’appelle aussi quelquefois Hayyé Chaah : littéralement, la vide de l’heure. Cette expression apparaît fréquemment dans la littérature rabbinique, et tout d’abord dans le Talmud. Elle connote le caractère éphémère et passager de la vie, perçue comme une succession des choses qui n’ont qu’un temps : plus précisément, qu’un instant. Une série d’instantanés qui ne durent que ce que durent les roses…

En fait, cette expression reflète davantage que la banale perception de la nature évanescente de l’existence humaine. Il ne s’agit pas seulement de la quantité d’heures que nous passons sur terre, mais bien plus de leur qualité. Vivre l´heure, c’est vivre des choses qui ne valent que pour l’heure. On pense à la mode ou à l’actualité, aux journaux qui ont un prix le jour où ils paraissent et ne sont plus qu’un peu de papier le lendemain…

Dans le Talmud, Hayyeé Chaah s’oppose à Hayyé Olam : la vie éternelle. Une célèbre anecdote illustre ce contraste. Au sortir de treize ans de claustration où, selon la tradition, il reçut des révélations qui constituent la pierre angulaire de l’ésotérisme juif, Rabbi Chimone Bar Yo’hai aperçoit un laboureur et le fustigue :

Malheur à celui qui s’abandonne à Hayyé Chaah (les préoccupations du quotidien) et abandonne (la quête) de Hayyñe Olam : le destin de son ame.

Mais comment comprendre que cette expression, somme toute péjorative, puisse également qualifier un exercice spirituel comme la prière, même si l’on tient compte du fait qu’une partie- mais une partie seulement- des dix-neuf bénédictions concerne nos besoins quotidiens ?

AS : Pour bien comprendre cette dénomination particulière donnée à la Amida, il faut tout d’abord élucider le rapport qui existe entre la prière et l’étude de la Torah, C’est une dialectique qu’on rencontre fréquemment dans la littérature juive, où l’étude de la Torah et la prière apparaissent comme deux mondes extrêmement différentes.

L’étude est essentiellement un exercice intellectuel, alors que la prière, sous quelque aspect qu’on l’envisage, fait tout d’abord appel à l’émotion. C’est déjà une première distinction, simple et évidente.

Il en est une seconde, sans doute plus fondamentale. Les problèmes dont traite la Torah sont de l’ordre de l’absolu. Ils ne varient pas en fonction de l’humeur de celui qui étudie. Comme le disent les commentateurs, l’objet de la Torah, c’est un objet infini absolument unique au sein de l’Univers et qui a d’ailleurs préexiste à la Création.

JE : Vous vous référez à ce célèbre thème du Midrach, selon lequel la Torah n’est pas seulement une loi spirituelle et morale destinée à enseigner aux hommes la rectitude de leur comportement : son essence est éternelle. Elle constitue la structure fondamentale de l’Univers, ce que le Midrach exprime spectaculairement en disant que « Dieu a regardé dans la Torah pour créer le monde ». C’est le plan de l’Univers et des lois en tout genre qui l’organisent.

AS : La prière, elle, est d’une tout autre nature. Dans un certain sens, c’est un rendez-vous entre l’homme et le Saint-Béni-Soit-Il. Elle est donc nécessairement temporaire. Cet aspect est tout à fait frappant s’agissant de cette prière très particulière que constituent les dix-neuf bénédictions de la Amida. Celui qui la récite ressemble à un homme admis à rencontrer le roi et qui pénètre dans son palais.

JE : C’est pourquoi l’on fait trois pas en avant avant de commencer la Amida.

AS : J’arrive devant le roi et je commence à parler. C’est ce qui explique la structure et la forme de la Amida. Il s’agit bien d’une rencontre ; comme tout rencontre, elle est nécessairement limitée dans le temps. C’est maintenant- hic et nunc- que je dois parler au roi. Cette première distinction est absolument essentielle : la Torah a pour objet des données objectives, alors que l’objet de la, ce sont des éléments subjectifs liés à ma condition d’homme et sujets à infinies variations.

JE : Quelles que soient les différences entre la prière et l’étude, elles ont cependant un point commun. Elles constituent, l’une et l’autre, un mode de relation à la transcendance divine. Car la Torah n’a pas pour seul fonction de nous dicter des régles de vie. Tout comme la prière, elle est une échelle de Jacob qui va de Dieu à l’homme et réciproquement. L’étude de la Torah établit, par conséquent, un lien personnel entre l’auteur du texte et celui qui l’étudie. La distinction que vous proposez entre les données objectives de l’étude et la subjectivité dont est empreinte la prière n’en reste pas moins importante, encore qu’il faille sans doute la nuancer.

Apparemment, en effet, la Amida semble être tout autant un « invariant » que l’étude : son texte n’est-il pas fixé par écrit et immuable, même s’il est permis, en certaines circonstances, d’y introduire des suppliques personnelles ? Mais vous avez mis l’accent sur ce qui les sépare : l’émotion, et, donc, la subjectivité. Autrement dit, même si je récite trois fois par jour le même texte, je ne suis pas aujourd’hui la même personne que celle qui priait hier. Et, par suite, ce n’est pas tout à fait la même prière que j’adresse à Dieu.

AS : Justement : il ne faut pas que ce soit la même ! Au contraire : dans la mesure du possible, tout prière devrait constituer un monde nouveau, et n’être surtout pas figée pour l’éternité. C’est précisément ce qu’exigent les rabbins.

Celui qui fait de sa prière une chose fixe et non une supplication, elle n’est pas entendue. (Berahot 54a)

Une prière répétitive, prononcée mécaniquement, serait sans valeur. Car la prière n’est pas un exercice statique. Elle est mouvement, tout comme l’est, au demeurant, la quête de la Torah. La Torah est comme un objet. Elle a sa place propre. Je dois aller vers elle. C’est la même chose pour la prière, qui est également approche et recherche d’une certaine proximité. Nous parlions de rencontre. Eh bien ! Nous nous sommes rencontrés hier, nous nous retrouvons aujourd’hui, mais c’est une nouvelle rencontre ! Nous allons parler d’autre chose, et peut-être que ce qui m’importait hier n’a plus d’importance aujourd’hui.

C’est pourquoi l’on peut distinguer deux aspects dans la Amida. D’un côté, elle est effectivement temporaire ; de l’autre, elle revêt un caractère d’urgence. Je ne puis la remettre au lendemain : c’est maintenant que j’éprouve le besoin de parler : c’est aujourd’hui que cette rencontre m’est nécessaire. C’est que justifie cette dénomination : « la vie de l’heure, la vie du moment » ; la prière exprime ce que je vis en ce moment.

Sur un autre point, la prière diffère de l’étude. Quand j’étudie la Torah, j’établis avec elle une relation qui est fixe. J’essaie de la comprendre et d’en dévoiler le sens. Mais je ne suis pas pour autant en rapport direct avec le Saint-Béni-Soit-Il ! Certes, je puis- si j’y parviens- discerner à travers la Torah Celui qui l’a créée. Mais c’est seulement dans la Amida que le contact est direct.

De plus, il ne s’agit pas là d’une démarche à sens unique. Je me tourne vers Dieu, je m’adresse à Lui, mais Lui aussi se tourne vers moi !

JE : Ce n’est pas un simple monologue…

AS : Je parle, et Dieu écoute. On peut d’ailleurs proposer une autre exégèse de l’expression Hayyé Chaah, qui peut aussi se traduire par « se tourner vers ». Dans la Amida, l’homme se tourne vers Dieu, mais c’est tout autant Dieu qui se tourne vers l’homme. C’est d’ailleurs ce verbe que la Bible emploi par deux fois dans l’histoire de Caïn et Abel.

Vaycha : Dieu se tourne vers Abel et son offrande ; mais vers Caïn et son offrande Il ne se tourna pas. (Genèse 4 :4-5)

JE : On peut même aller plus loin, puisqu’on traduit souvent ce verset, et à juste titre : « Dieu agréa l’offrande d’Abel. » Il ne s’agit pas de se tourner de manière neutre, comme une antenne ou un tournesol. Il s’agit d’une attention favorable. C’est le double sens de ce terme chaah : un moment qui soit agrée.

AS : C’est exactement ce que nous demandons au Saint-Béni-Soit-Il. La Amida est en effet précédée d’une formule introductive.

Seigneur, ouvre mes lèvres et ma bouche dira tes louanges.

Et elle s’achève par une conclusion significative :

Puissent les paroles de ma bouche être agréés devant Toi…

JE : Du début à la fin, Dieu est mon partenaire. Et un partenaire actif…

AS : Autrement dit, je ne suis pas venu pour te raconter simplement des choses : je veux que Tu m’écoutes ! La Amida, c’est très précisément cela : un lieu où l’on se tourne l’un vers l’autre. C’est une rencontre intime et personnelle, même si elle s’inscrit dans le cadre d’un texte préétabli et d’une structure fixe.

JE : Ce rendez-vous avec Dieu, ce moment de grâce, est d’autant plus précieux qu’il est limité dans le temps. C’est n’est pas seulement le texte de la Amida qui est fixe, c’est aussi le temps où l’on est en droit de le réciter. Les rabbins du Talmud ont en effet fixé des limites temporelles très précises à la prière. Ils discutent longuement de l’heure à laquelle on peut commencer à prier et de l’heure limite au-delà de laquelle on est en quelque sorte forclos. C’est un peu, révérence parler, comme si Dieu regardait sa montre et vous disait : J’ai d’autres rendez-vous après, soyez à l’heure… Outre le fait que l’exactitude est la politesse des rois, il me semble d’ailleurs que savoir être présent quand il le faut constitue une des grandes exigences de la vie tant sociale que morale.

Cela me rappelle un enseignement d’un maître du Hassidisme, Rabbi Wolf. Il avait dit à ses élèves que l’on peut tirer une leçon de tout ce que Dieu avait créé sur la terre, et même des inventions humaines. « Même des inventions humaines, s’étonna un des ses disciples ? « Rabbi, que nous enseigne donc le chemin de fer ? » Le maître répondit : « Que pour une seule minute, on peut tout manquer… »

Vous faisiez allusion au rite qui constitue à faire trois pas en avant : nous entrons dans la sphère de Dieu. C’est le monde des anges. Or il y a là un paradoxe. Une des différences observées par l’exégèse juive entre les anges et les hommes, c’est que les anges sont constamment décrits dans la Bible comme debout et immobiles. Le prophète les représente même comme ayant « une jambe droite ». Ils n’on pas de genoux, ils ne peuvent avancer. Au contraire, l’homme marche, avance, progresse. C’est le sens de fameux verset de Zaccarie :

Je te donnerai des marcheurs parmi ces immobiles (Zaccarie 3 :7)

Mais voilà que l’homme, dans la Amida, adopte soudain la posture de l’ange !

AS : L’homme qui prie, dans la Amida, debout, les pieds joints, se trouve en effet dans une position qui ressemble à celle des anges. Mais ce qui me paraît plus important que la position de celui qui prie, c’est sa situation.

Il y a en effet une grande similitude entre la Amida et le Temple de Jérusalem : un même cheminement, que la littérature rabbinique évoque dans de fréquents récits. Dans la prière, on traverse diverses étapes. On passe du parvis extérieur au parvis intérieur pour arriver enfin au Saint des Saints.

N’oublions pas que la prière du matin est constituée de quatre paliers bien distincts, tout comme les quatre parties du Temple de Jérusalem et les quatre mondes de la Cabbale.

JE : La prière du matin est une sorte de pyramide à quatre étages dont la Amida est le sommet. C’est un voyage initiatique. Rappelons sa structure, que nous avons rapidement évoquée dans notre introduction.

La première partie, appelée Bénédictions de l’aurore, exprime ce que nous ressentons au réveil en retrouvant nos sensations.

Dans la deuxième partie, constituée essentiellement des psaumes, nous adressons nous louanges au Créateur de toutes choses.

La troisième a pour axe le credo juif (Chema Israël) qui professe l’unité de Dieu et engage l’homme à l’aimer et à le servir. Enfin, après ce long cheminement dans les arcanes de la Création et de la Présence divine, on parvient à la Amida et à cette rencontre intime avec Dieu.

Et vous avez raison d’observer que les quatre univers successifs de la prière sont homologues aux quatre mondes qui selon la Cabbale, structure l’Univers : le monde de l’Émanation (l’Esprit), de la Création (les Principes), de la Formation (La Différenciation) et de l’Action (la Matière). Avec une nuance d’importance : l’acte créateur traverse les mondes de haut en bas ; dans la prière, on suit bien évidement le chemin inverse !

AS : La prière est en effet une progression où l’on s’élève de degré en degré tout comme dans le Temple de Jérusalem ; lorsqu’on arrive à la Amida, on entre dans le Saint des Saints.

JE : Autrement dit, la prière n’est pas une démarche statique, dans démarche, il y a marche. Et pourtant, la Amida est une prière immobile !!

AS : Le verbe amod (se tenir debout) signifie également s’arrêter. Car c’est bien la nature de la Amida : elle est la conclusion d’une démarche qui, si elle a été entreprise correctement, exige que je m’arrête. C’est-à-dire : je suis arrivé aussi loin que possible, et maintenant, je m’arrête, car je ne puis aller plus loin.

JE : C’est l’apothéose ?

AS : Un aboutissement. Il se passe dans la prière ce qui se passe dans les démarches les plus diverses. Au début, c’est l’enthousiasme qui les inspire. Mais quand on arrive au but, c’est le contraire qui se produit : on est au pied du mur, il n’y a plus de place pour l’enthousiasme. J’ai maintenant quelques minutes pour dire ou faire des choses ! C’est comme lors d’une intervention chirurgicale ! Avant, il y a plein de bruit autour de la table d’opération ; à l’instant d’opérer, on ne peut plus tergiverser : on est au pied du mur.

 

 

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